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Cameroun : quand le cancer appelé corruption métastase

Année après année, les rapports internationaux sur la transparence et la corruption situent le continent africain au top du ranking. Six des dix pays dont le risque de corruption est extrême sont africains, selon la classification de la Corruption Risk Index. Hors mis le Botswana, le pays le plus fiable et le mieux géré de l’Afrique (154 sur 197 pays évalués), et le Mozambique, la corruption constitue un fléau social et s’enracine de plus en plus dans le continent, malgré les efforts de plusieurs gouvernements pour lutter contre ce mal qui, dans les pays comme le Cameroun, est assumé par la société en général comme un phénomène normal, tel un cancer qui a métastasé.

Entrepreneurs qui abusent, la justice qui couvre, l’État absent

Quand la magouille s’installe, c’est l’État démocratique de droit qui disparaît et, avec lui, la justice légale, sociale et morale ; c’est le champ libre à l’arbitraire, à la pauvreté d’immenses couches sociales, un frein pour le développement du pays. Au Cameroun, nous avons su des cas flagrants d’abus de certains chefs d’entreprises vis-à-vis de leurs travailleurs, appuyés de façon ignoble par certains magistrats, et l’Administration qui regarde ailleurs, pendant que des milliers de familles galèrent dans la plus aigüe et poignante des misères : un respectable entrepreneur de la société Afrique Construction CICB, qui répond aux initiales de B. F. E. et membre du Comité Central du RDPC, le parti au pouvoir depuis presque l’indépendance (avant, l’UNC), jette sans scrupules 150 employés dans la rue parce qu’ils ont osé revendiquer leurs droits. Des sources syndicales, les employés ont demandé à leur employeur de leur appliquer la nouvelle législation du travail qui reconnaît leurs droits ; mais celui-ci, loin d’appliquer la loi, a préféré envoyer 150 chefs de famille au chômage et, depuis octobre 2013, il bloque l’action de la justice au vu et su de tout le monde, et le tribunal ne fait que renvoyer la célébration de l’arbitrage : « Je préfère payer les juges que de vous donner mon argent » ; ces propos seraient de monsieur B. F. E., selon les travailleurs à qui nous avons eu accès. Ces derniers rapportent, en plus, qu’ils ont adressé une lettre au Président de la République, mais ils sont toujours dans l’attente d’une réponse de la Présidence. Beaucoup de ces 150 travailleurs, abusivement et arbitrairement licenciés, ont travaillé pendant 5, 10, 15 ans et voire même plus, et certains d’entre eux n’ont même pas été affiliés à la Sécurité Sociale (CNPS) par M. Bobda ; d’autres, après plusieurs années de travail, ont eu leur affiliation il y a moins de trois ans. Ils sont dans la rue, sans indemnité, à la tête des familles parfois composées de plusieurs membres.

Il paraît que c’est de la mode au Cameroun dans le monde entrepreneurial, le fait d’employer des personnes sans contrat de travail, sans affiliation à la Sécurité Sociale, et avec des salaires de misère comme 10.000 fcfa le mois (soit 15 €) ; une somme qui ne peut pas acheter 3 kilos de viande ni de poisson, encore moins louer une chambre en ville. Cependant, par décret du Premier Ministre en 2008, le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) avait été revalorisé à 28.216 FCFA. Toujours insuffisant. C’est le cas de l’entrepreneur A. Dempo, du Centre de Santé Malimba Farm 3, qui maintient au moins trois travailleurs dans cette abominable situation assimilable à l’esclavage, agissant en toute impunité, sans que les autorités gouvernementales n’interviennent.

Ce qui est encore grave et surprenant, c’est qu’il paraît que les camerounais et camerounaises se sont habitués à cette situation, et même agissent comme si c’était la norme, et pas l’exception : de la résignation totale. L’on a accepté que pour que l’on vous signe un papier dans l’Administration aussi, il faut « donner quelque chose » au fonctionnaire, alors qu’il a son salaire mensuel grâce aux impôts que tous le camerounais paient. Récemment au Commissariat de Bassa, l’officier de police en charge a demandé à monsieur A. N. S. qui signait une procuration, de lui verser 2.000 fcfa pour « frais de signature », et après il demandait « une grande Guinness » pour sa camarade qui allait s’occuper du dossier. L’intervention du Commissaire qui avait suivi la scène depuis son bureau freina à sec la magouille qui se passait dans un bureau plein de policiers et d’autres usagers. Pour ces derniers, « c’est normal, c’est le pays ; si tu ne passes pas par là, tu risques de passer même deux jours pour que l’on te signe une simple procuration…c’est comme ça que ça se passe au Cameroun ». Le monsieur en question sortit du Commissariat avec la procuration signée, même comme il dût attendre deux heures. C’est comme si c’est tout un chacun (ou un groupe de personnes organisé) qui se dicte et dicte aux citoyens des normes ou des pratiques administratives informelles avec une auréole d’officialité, en marge des pratiques administratives officielles. Et l’on peut se demander en conséquence : où est l’Administration ?

La corruption entrave le développement humain, social et économique

Comme le disait le Cardinal Renato Raffaele Martino, « la corruption mine le développement des personnes et des peuples, affligeant aussi bien les nations riches que les nations pauvres, les pays développés que ceux en voie de développement, les États totalitaires ou autoritaires que les démocraties. Tout en déformant dès la base le rôle des institutions démocratiques, elle mène inexorablement à une culture de l’illégalité, avec des effets tragiques spécialement sur la vie des pauvres » ; c’est le progrès et l’avenir de tout le pays qui en sont compromis. Si bien la corruption atteint tous les pays, ses conséquences sont particulièrement implacables et virulentes dans les pays avec des institutions fragiles et laxistes, et une population qui ne revendique pas souvent ses droits, se soumet à un destin qui n’est pas sien, et se laisse imprégnée par cette même corruption. S’il est difficile de lutter contre une Administration corrompue dans toutes ses institutions, la besogne s’avère impossible quand il s’agit de toute une société qui évolue dans la culture de la corruption.

Beaucoup de recherches scientifiques ont démontré qu’il existe une relation négative entre la corruption et la croissance économique, entre la corruption et le taux de développement humain, entre la corruption et la fonctionnalité du système institutionnel, et entre la corruption et la lutte contre les injustices sociales. En d’autres termes, comme le souligne Monseigneur Giampaolo Crepaldi, ex secrétaire du Conseil Pontifical Justice et Paix, « une société corrompue dans sa majorité tend à croître moins du point de vue économique, à être moins promotrice de la personne, moins ouverte et moins juste ».

Il semble convenable pour certaines personnes, organisations et institutions, que le Cameroun en particulier et l’Afrique en général, restent ensevelis dans la corruption, afin de les maintenir dans la pauvreté et le sous-développement : le malheur des uns fait le bonheur des autres, en quelque sorte. En plus de soustraire les ressources à la croissance et répercuter dans le système des coûts trop élevés, la corruption « contribue à créer un contexte étique, social et culturel de frein pour le développement ». Les paroles de Monseigneur Crepaldi, lors de la conférence internationale sur la lutte contre la corruption qui se tint au Vatican en 2006, méritent d’être reproduites ; elles se dirigent à tous les opérateurs économiques qui ont adopté le drapeau de la corruption, de l’injustice et de l’illégalité : « Les marchés dominés par la corruption favorisent les moins capables ; dans les marchés corrompus prévalent les revenus parasitaires ; les marchés ne peuvent pas subsister sans des règles écrites et non écrites qu’en fait la corruption élimine en réalité; le marché ne s’alimente pas sans la circulation de l’information qu’en fait la corruption contamine ; un marché déformé par la corruption empêche l’entrée des nouvelles entreprises ; la corruption s’alimente d’un excès de bureaucratie qui freine le dynamisme des marchés ; la connexion entre l’économie et la politique, avec la participation des politiciens dans les Conseils d’Administration des sociétés alimente la corruption et freine en même temps l’efficience productive et économique ».

Education valide pour une société régénérée

En plus de combattre ce cancer qu’est la corruption au sein d’une société, il faut se donner de bonnes lois, assainir les relations sociales, établir la justice et la solidarité, entretenir une moralité de base et former les consciences en conséquence. Mais surtout, il faut mettre sur pied une éducation valide, nouvelle pour des citoyens du renouveau, pour les jeunes générations, pour un Cameroun et une Afrique du lendemain. Pour l’instant, il faut encourager les comportements honnêtes, qui promeuvent la justice ; justice dans son triple et inséparable sens de justice légale, justice sociale et justice morale. Le principe de subsidiarité de l’État joue donc le rôle de maintenir unis ces trois sens de la justice, « comme modalité d’articulation du bien commun », pour reprendre les mots de Crepaldi. Si l’État n’assume pas cette fonction d’articulation, d’arbitre impartial et garant de justice avec équité, c’est un contexte d’anarchie, c’est un bateau sans capitaine ; ce qui ne favorisera que ceux qui détiennent le pouvoir, à tous les niveaux. C’est sans doute l’une des raisons de la honteuse débâcle des Lions Indomptables à la Coupe du Monde au Brésil. C’est la fierté d’être camerounais et camerounaise qui est en jeu.

Emmanuel Minyem Mi Bilap